Archives mensuelles : mars 2016

Jim Harrison, épitaphe élémentale

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« J’ai décidé de ne plus décider, d’adopter le masque de l’eau, de finir ma vie déguisé en rivière, en tourbillon, de me fondre, dans le doux courant de la nuit, d’absorber le ciel, d’avaler la chaleur et le froid, la lune et les étoiles, de m’avaler moi-même dans le courant sans fin… »

Citation tirée d’ENTRE CHIEN ET LOUP, documentaire de Georges Luneau et Brice Matthieussent (son traducteur), 1993.

Werner Herzog chez Capricci

Manuel de Survie WH

« (…) Les mauvais films seront toujours plus instructifs que les bons.

   Pourquoi ?

J’apprends à partir des erreurs que je n’ai pas faites. (…) »

 

« (…) si quelqu’un vient me dire : Ah, les vibrations…D’où tirez-vous votre énergie ? ,ma réponse sera très simple : Je tire mon énergie de ce que je mange. (…)Point. »

 

« Il ne faut pas essayer de mettre à nu les recoins les plus sombres, les plus profonds de notre âme. C’est l’une des plus grandes fautes de notre civilisation.  Il y a à ce propos une métaphore que j’ai déjà beaucoup utilisée. Si vous vivez dans un appartement dont tous les coins, jusqu’au dernier, sont illuminés, cet appartement devient inhabitable. Les êtres humains qui exposent à la lumière les recoins les plus sombres de leur âme deviennent des êtres humains inhabitables. »

 

« Des hommes aussi fort qu’un bison, comme Orson Welles, ont été détruits par le cinéma. Il y a bien sûr des exceptions. (…) même Kurosawa s’est tranché la gorge au couteau, de désespoir.(…) C’est parce que je vois ça, la force destructrice du cinéma, qu’il est bon que parfois je voyage à pied, que j’aie élevé des enfants et que je fasse des choses qui n’ont rien à voir avec le cinéma.  »

Ces citations sont tirées de l’entretien de Werner Herzog avec Hervé Aubron et Emmanuel Burdeau, publié sous le titre MANUEL DE SURVIE  (avec une introduction par Emmanuel Burdeau et une conclusion d’Hervé Aubron). Le livre a été publié par les excellentes éditions Capricci et le Centre Pompidou en 2008 à l’occasion de la rétrospective Werner Herzog, l’aventure cinéma.

Capricci a publié la même année LA CONQUÊTE DE L’INUTILE, journal de tournage de FITZCARRALDO, qui montre l’ampleur du travail à accomplir pour parvenir à un tel chef-d’œuvre de cinéma. C’est surtout le témoignage de l’incroyable talent d’écrivain de Werner Herzog. Il le sait, lui qui dit que ce livre restera bien plus longtemps que ses films.

Cabotinage mis à part, LA CONQUÊTE DE L’INUTILE est ce que j’ai lu de plus beau et de plus sidérant depuis longtemps.

(Cette semaine Capricci publie un essai d’Emmanuel Burdeau et Hervé Aubron intitulé Werner Herzog, pas à pas.)

 

 

 

Le deuxième roman et l’obsession

THE DEAD ZONE, Christopher Walken, 1983. ©Paramount Pictures

Je pense que le deuxième roman ne doit pas s’écrire dans une obsession extérieure.
Liste [d’obsessions extérieures] :
-plaire
-réussir
-être aimé
-mendier
-aimer
-haïr (très bon moteur avec la possession pourtant)
-mourir
-se libérer
-se venger
-dominer
-posséder
-se guérir
-s’enfuir
-écrire

Le deuxième roman s’écrit dans l’obsession de lui-même, de l’histoire à raconter. La manière de raconter l’histoire fait partie de ton style. Peut-être est-ce ce qui fait définitivement entrer l’auteur d’un premier roman dans la perspective de l’œuvre d’une vie. Sortir de l’obsession extérieure ne signifie pas demeurer dans l’autofiction mais se libérer du corps social, de l’art en ce qu’il a de politique.

J’allais insister en écrivant que l’obsession n’est pas la muse mais c’est sûrement une erreur. Trop rejeter un état entraîne la chute dans l’extrême trompeur. L’obsession serait une sorte de muse, un duende, une extase, bref, un état psychique fertile à l’acte créateur, mais non sa destination? Voilà, l’état d’obsession est créateur chez les artistes, non la nature de l’obsession. Cette nature n’est qu’un vecteur.

Comprendre cela est certainement gage de survie parce que dans la réalité ou dans la dead zone la destination est changeante et le mouvement perpétuel. Avanti.

MVM

Photographie THE DEAD ZONE, Christopher Walken, 1983. ©Paramount Pictures

 

L’effet Shining (entrée en matière)

Samedi 5 mars 2016

(Arrivée la veille au soir au Grès Bas)
[…] Hier, Antoine me sert dans ses bras et me murmure :
« Ne pars pas, maman. »
Un arbre tombe.

[…] La lecture du tournage de Fitzcarraldo ne fait qu’accentuer mon état de sidération. Être de retour ici est un soulagement même si je crains toujours la perte de temps quand je l’ai et l’effet Shining. WH a déjeuné avec SK pendant le tournage de ce film, sur les lieux. Ils ont dû bien se marrer.

[…]Il fait frais dans la maison. Je suis enfermée dans le bureau, sur le gros tapis, un bain d’huile à droite. Que le temps s’arrête un moment.

[…] « Herzog = Duc. Nom d’emprunt en protection et Duc convient au métier (King Vidor). » Son vrai nom, c’est Stipetic. La mère a élevé seule ses deux fils.

[…] C’est la culpabilité sociale qui enchaîne les femmes. Une femme doit se libérer d’elle-même (2 sens).

Dimanche 6 mars

[…] Face à l’ampleur du travail par rapport à ce qui a pourtant déjà été fait, une seule chose : s’en tenir au plan, already. Un pas après l’autre.
—————-
18.00, c’est donc ce qui a été fait ce jour. Réécriture du plan V1 et noté sur A4, scotché au galandage. Très bonne « vue » de la charpente et ses défauts.

[…]Le deuxième roman ne doit pas s’écrire dans une obsession extérieure.
Liste [d’obsessions extérieures] :
-plaire
-réussir
-être aimé
-mendier
-aimer
-haïr (très bon moteur avec la possession pourtant)
-mourir
-se libérer
-se venger
-dominer
-posséder
-se guérir
-s’enfuir
-écrire

Le deuxième roman s’écrit dans l’obsession de lui-même, de l’histoire à raconter. La manière de raconter l’histoire fait partie de ton style.

Lundi 7 mars

J’allais écrire l’obsession n’est pas la muse mais c’est sûrement une erreur. Trop rejeter un état entraîne la chute dans l’extrême trompeur. L’obsession serait une sorte de muse, un duende, une extase, bref, un état psychique fertile à l’acte créateur, mais non sa destination?
La destination est changeante et le mouvement perpétuel.
—————-
Le chant des oiseaux. Ils savent avant nous la fin de l’hiver, bien sûr.

[…]Je saigne toujours du nez.

[…] Ivo fracasse un crâne à coups de chaise en fer forgé dans PL. Je vais garder cette scène au risque d’une redite. C’est une image qui me parle.

(Extraits de journal, mais tu l’avais compris.)

MVM

 

Warlord of Mars : un mois en résidence

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Vendredi, je quitte Ajaccio pour rejoindre la résidence d’écrivains De Pure Fiction (créée par Isabelle Desesquelles et subventionnée par le CRL LRMP). Je la connais bien cette maison, je l’ai découverte au mois de septembre jusque dans ses secrets nocturnes. La nuit est profonde là-bas. La maison est au cœur du triangle noir du Quercy. Le lever du jour signifie bien l’éveil et le retour à la vie de la nature. Seule au monde. C’est bien l’effet que ce lieu a eu sur moi et je me suis sentie plongée dans la zone où tout est possible. Tout aurait pu l’être mais c’était la première fois depuis bien longtemps que je passais un mois coupée du monde. Il a fallu arracher les oripeaux sociaux et je ne suis pas parvenue à m’en débarrasser absolument. L’absolu, c’est la dead zone, ce n’est bien sûr pas là qu’il faut se rendre dans la réalité mais c’est la seule zone possible dans ma démarche littéraire. Malgré le dépiautage incomplet, le débroussaillage ardu à la machette, j’ai retrouvé le chemin vers la zone et je ne m’en suis éloignée que très peu depuis lors.

S’enfoncer dans cette dead zone relève d’une difficulté que la société qui nous entoure de gré ou de force au quotidien ne comprend pas. Cette société, surtout celle qui ne lit ni n’écrit, ne te comprend qu’une fois que tu es annoncée best-seller (si, si – vivez en dehors du milieu littéraire et vous verrez). Dans le fond, on s’en fout des regards en biais, on continue quand même. Je sais que je suis une freak, ça ne changera pas et ça commence à me plaire pour de bon. Quant aux lecteurs, il y a un juste équilibre à trouver entre écrire pour soi et écrire un livre aussi pour eux. Bien sûr que j’écris pour être lue, ne soyons pas faux-derche. Et le lecteur qui achète ton livre paie le libraire, le distributeur, l’éditeur et toi. D’ailleurs, l’auteur et l’agriculteur perçoivent environ le même pourcentage de revenu sur leur « production » qui les fait se coucher et se lever chaque jour.  Je ne suis pas en train de cracher dans la soupe car j’ai la grande chance de travailler avec de formidables éditeurs (La Manufacture de Livres, Pocket, Antidata, E-fractions et la Série Noire pour le roman en cours), j’énonce un état de fait.

Mais revenons à nos moutons (burp), j’écris aussi pour sortir quelque chose de moi que je ne sais pas.

Pour cela, il faut atteindre cette dead zone de l’écriture fictionnelle sans que quiconque tente de vous absorber par tous les moyens dans la dead zone de la réalité.

L’écrivain n’est pas condamné à la solitude. Il vit avec ses livres et ses personnages.

MVM