Archives mensuelles : janvier 2016

La cervelle androgyne est plusieurs

Il y a peu, j’ai servi Insta et Twitter de deux photographies que je n’ai pas référencées, juste intitulées Merdazov et Merdaral. L’une, ici en tête de billet, représente Jean-Hugues Anglade dans 37°2 LE MATIN. Comme tu le vois, il crame une feuille dont les lignes manuscrites ne le satisfont pas. Il boit une bière. Il est torse nu. C’est tout moi. L’autre  montre une femme assise en tailleur dans son lit, s’énervant sur des papiers qui seraient des télégrammes mais pourraient aussi bien être des épreuves écrites, découpées, recollées. C’est tout moi aussi, sauf pour le chien mais j’en aurai un plus tard. L’homme et la femme, dans un même geste ample de la main droite, évacuent une page qu’ils jugent mauvaise. C’est ce même geste ample qui a atterri dans un de mes territoires de pensées préférés.
Pour la métaphore, inutile de chercher trop loin : j’ai toujours considéré que j’avais un seul cerveau mais deux hémisphères, féminin, masculin. Ça m’aide à m’entendre avec certains hommes sans aucune question de séduction sous-jacente, me pose des problèmes à m’entendre avec certaines femmes, c’est vrai . Cela dit je nous aime et je lutte contre les femmes qui scient leur propre branche – pas plus misogyne qu’une femme misogyne.
Quand on me demande si on est plusieurs à l’intérieur, ça m’arrive, je souris (qui n’est pas plusieurs à l’intérieur me jette le premier crâne), répartissant les plusieurs, chacun à sa place et quelques un(e)s entre mes deux demi-cerveaux.

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In each of us two powers preside, one male, one female… The androgynous mind is resonant and porous… naturally creative, incandescent and undivided.”  Virginia Woolf on why the best mind is the androgynous mind

Tu peux me dire que les combats de Virginia Woolf sont désormais anciens, je te répondrai que je suis en accord avec ce qu’elle dit de l’esprit androgyne de l’écrivain. En aucune façon, cette citation signifie que l’esprit doive être asexué. Juste androgyne. Et c’est sûrement plus difficile.
La pierre d’achoppement se trouve plus dans la question « Qui parle ? » à partir du moment où tu distingues l’écrivain par son sexe et, qu’on le veuille ou non, c’est la première information que l’on cherche par réflexe (c’est même un réflexe d’achat ou non de certains lecteurs). Pour te la faire courte : un écrivain homme se soucierait-il du cerveau androgyne pour mieux absorber la moitié de ses congénères ? Autrement que dans un pieu, veux-je dire.
Les seuls dont je me souvienne sont Cormac McCarthy et Jim Harrison, mais je n’ai pas la science littéraire infuse, loin s’en faut, et des wagons d’auteurs masculins ayant évoqué ce sujet me passent certainement à côté.
Le personnage principal du prochain roman de Cormac McCarthy est une jeune femme, si les informations que le très discret et facétieux écrivain américain nous donne ne sont pas des leurres en attendant la sortie en 2016. Chez lui, les femmes revêtent une grande importance étrangement parce qu’elles sont en retrait et par les raisons de leur retrait. Dans L’OBSCURITÉ DU DEHORS, le personnage de la sœur à la recherche de son bébé, fruit de l’inceste fraternel, est tout entier tissé et enchaîné au frère et à l’enfant, enfant qui lui donne même sa volonté d’identité propre. Le prochain livre aurait pour sujet (si j’ai bien tout entravé) l’histoire d’une jeune femme, géniale musicienne, schizophrène et mathématicienne. Ce personnage ferait le lien entre les sciences, la musique et son codage, les mystères neurologiques. J’ai vraiment hâte de voir comment le vieux s’en est sorti.
Pour DALVA, Jim Harrison expliquait lors d’un ancien entretien donné à François Busnel, je crois (maintenant je note tout, mais ce souvenir date de deux ou trois ans), que se mettre dans la peau d’une jeune fille, native, Sioux, personnage littéraire, lui avait demandé un effort surhumain, l’avait épuisé, plus que ce qu’avaient pu lui imposer l’écriture d’autres de ces fabuleux personnages masculins.

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La pluralité identitaire du cerveau de l’auteur est un thème passionnant. Il n’y a pas de quête identitaire par l’écriture chez moi. Je m’en fous, je sais que je ne trouverai pas. Ça ne m’empêche pas d’y réfléchir. Dans PETITE LOUVE, je suis les mort(e)s et les vivant(e)s. J’assume donc le trouble identitaire, notamment dans l’acte de création d’un personnage qui semble à mille lieux de vous. Dans ces cas-là, ça me soulage de pouvoir rire seule de mes deux bouts de cervelles homme/femme. En ce moment, je ripe sur un jeune homme de 18 ans. J’ai eu cet âge, j’étais une fille. Créer ce personnage est une lutte quotidienne entre mes deux hémisphères d’auteur.

MVM

 

77-78-79 : courte brève sur ma mi-génération

Je suis née en décembre 1977 dans une maternité paloise drôlement nommée la clinique des Cigognes. Ni des années 80, ni des vraies années 70, je suis de la génération coupée en deux qui ne sait pas toujours où elle habite. Tous les déménagements vécus durant l’enfance ne m’ont pas aidée à la recherche naturelle de stabilité.
Je suis de passage. Faire mes valises en deux heures quand c’est possible ne me pose aucun problème, je mettrai trois semaines à les défaire. Je sens aussi comme il est inutile de s’attarder parfois.
Ce qui m’appartient, ce qui est à moi, ce ne sont pas mes valises, ni mon nom, c’est l’écriture. Tout pourrait disparaître, mon écriture ne mourra qu’avec moi (très vite, à l’échelle de ce monde). Ce qui m’appartient, c’est donc aussi mon corps.
Il y a mes enfants, mais ils ne sont pas ma propriété, la mainmise sur les enfants flirte avec l’inceste moral. Leur apprendre l’épanouissement n’a rien à voir avec l’autoritarisme ou le chantage affectif.
Les enfants du XXIème siècle n’auront d’autres choix que le virtuel. J’entendais une jeune fille dire à ses parents la privant de FB qu’ils ne vivaient pas dans la réalité (texto). Il n’y a pas à se lamenter, c’est la course de l’évolution, course rapide vers l’humanité 2.0. J’adore Yves Coppens depuis 1997 (deuxième année de DEUG d’Histoire) et il te l’explique très bien dans ses livres.
L’évolution est la barrage à l’orgueil des femmes et des hommes.
M’est quand même d’avis que de la virtualité ne sortira que le néant quand vivre se résumera dans une onde volatile. En écrivant cela, je suis déjà une vieille chouette, d’autant que j’aime bien partager sur Twitter et Instagram. Cela me semble assez souvent futile, jamais vraiment sérieux (excepté pour tout ce qui tourne autour de l’art numérique, des arts décalés). L’inverse de ce que pensent les très jeunes d’aujourd’hui qui inventent leur vie à l’abri des regards parentaux (à fond sur Snapchat). Quand mes enfants entreront dans l’adolescence, il faudra que je prenne l’option gestion des réseaux auprès du grand dépanneur des crises existentielles.
Être née en 77 implique que tu as grandi avant l’ère du numérique, que tu évolues depuis vingt ans avec elle. On en est à la moitié du chemin, quasiment. Vingt ans sans, vingt ans avec. C’est un formidable outil d’accession à la culture et c’est l’explosion de l’intime. (Esprit d’escalier : pour les auteurs, c’est souvent la question de savoir  » Suis-je un auteur des réseaux ?  » )
Dans quelques années, est-ce que les jeunes filles manifesteront sur les réseaux en criant « mon âme m’appartient » ?

Bref.
En décembre 2017, j’aurai 40 ans et j’aurai perdu l’enfance et un siècle, pas l’écriture.

MVM

(photo Debbie Harry)

DIRTY WEEK-END, Helen Zahavi, massacre du genre masculin dans le noir (fin)

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Le scandale à la sortie du livre repose sur la violence et le sexe traités avec la désinvolture de l’humour et des mots vrais. En réalité, l’élite de Brighton n’accepte pas la description catastrophique de ses hommes et de sa jeunesse masculine alcoolique capable d’agresser physiquement et sexuellement une vieille clocharde dans une impasse.

DIRTY WEEK-END sort la même année qu’AMERICAN PSYCHO. Les deux romans décrivent l’agression d’un clochard. Le deuxième montre dans l’anéantissement du clochard la victoire totale des traders sur l’homme de la rue, sur l’ancien monde. L’agression de la clocharde dans le premier témoigne mieux des grands clivages sociaux que sont la pauvreté et l’inégalité des sexes (on rappellera en esprit d’escalier que c’est en 1965 que les femmes ont pu ouvrir seule un compte en banque en France). Le génie d’Helen Zahavi est de métaphoriser dans ce chapitre la place des femmes dans le roman noir, celles qui ne sont ni victime ni fatale sont des clochardes. Alors, pour cette fois, les victimes seront des hommes et ceux de Bella de Brighton sont abusifs, veules, violeurs, violents. Les hommes saignent aussi, les femmes peuvent les marteler jusqu’à explosion du crâne, les regarder étouffer dans un sac plastique pendant que les sphincters relâchent leur flot de merde masculine, les cribler de balles, les poignarder, les écraser en voiture et rouler sur eux jusqu’à ce qu’il n’y ait plus aucune résistance dans le tas de chair. Bref. Mais si le livre de Zahavi a survécu au scandale contextuel, c’est parce qu’en dehors du côté tarantinesque/rodriguezien du roman, il ne donne pas de réponses faciles aux questions existentielles de Bella de Brighton.

Ce roman ouvre la fenêtre de l’action contestataire possible contre l’oppression individuelle des femmes sans passer par la case justice de l’État et, ce, jusque dans la littérature : les femmes doivent obéir parce qu’elles ont un trou et que les hommes peuvent le boucher, les femmes ne peuvent pas écrire parce qu’elles n’ont pas de stylo naturel, leur utérus fait d’elle un outil plus qu’un cerveau, chez l’homme l’intelligence a le droit de jaillissement, les femmes reçoivent et enfantent, en leur trou toutes les saletés disparaissent dans la dissimulation et les hommes en profitent pour les punir parce qu’elles sont toutes leur mère, ils savent bien que seule la force physique les sépare (malgré la logorrhée supra) et elles seront d’autant plus fracassées qu’ils seront impuissants, tout ça à cause de maman qui recevra des fleurs le dimanche suivant.

Ouf.

C’est toujours de la faute des femmes. Il y a tout cela dans DIRTY WEEK-END et aussi l’accession à la liberté d’exister face aux hommes, mais de leurs propres mains. Un féminisme de retour sur les luttes primaires ou premières, c’est-à-dire la lutte des sexes, le refus des images maman ou putain, le refus de la force comme victoire et l’égalité des droits dans l’usage de la violence pour se défendre. Le corps des femmes a toujours servi de champ de bataille, mais vu le contexte de théologisation du viol par Daesh, il est clair que ce livre restera d’actualité encore un moment.

En parallèle, le propos d’Helen Zahavi dans DIRTY WEEK-END encourage les écrivains femmes à assumer, s’assumer et ne pas chercher à être et faire comme les hommes.

À travers DIRTY WEEK-END, Helen Zahavi traduit dans le monde du roman noir ce que prévoyait Nikola Tesla en 1926 :

« Ce n’est pas dans l’imitation physique superficielle des hommes que les femmes vont affirmer d’abord leur égalité avec eux et ensuite leur supériorité, mais dans leur éveil intellectuel. »

Amen.

MVM

(Pour les infos, cf. 1ère partie publiée précédemment.)

(Photo tirée du film DIRTY WEEK END, 1993.)

 

DIRTY WEEK-END, Helen Zahavi, massacre du genre masculin dans le noir (première partie)

Slavoj Žižek disait de Patricia Highsmith pour la London Review of Books :  » L’objectif, en lisant Highsmith, n’est pas de comprendre ses romans à la lumière de sa biographie, mais d’expliquer par des références à ses romans comment elle a été capable de survivre dans sa ‘vraie vie’. » Il me semble certain que DIRTY WEEK END a eu cette vocation thaumaturge et cathartique pour l’auteur.

À la difficulté de rédaction de cet article on peut se demander si DIRTY WEEK END ne soulève pas plus de questions sur la lutte des genres (homme/femme) et des classes qu’il n’y a de réponses. Peut-être aussi, comme le fait dire Cormac McCarthy au shérif Ed Tom Bell dans NO COUNTRY FOR OLD MEN, que la vérité est un roc et dire la vérité sur la nature humaine et son identité relève de l’illusion, surtout que la roche en question est polymorphique. Cette tentation de vérité est bien à la mesure du désespoir des hommes. Raison pour laquelle existe la littérature, raison pour laquelle elle survivra à la révolution virtuelle en cours qui mènera à l’humanité 2.0.
Sans oublier que le sujet du roman gratte bien sous les cicatrices.

Helen Zahavi a tenté quelque chose avec ce premier roman cruel et drôle dans l’écriture, rééquilibrer pour elle-même et les lecteurs les rapports ‘généraux’ homme/femme dans le roman noir : la femme victime est le lot commun, la femme fatale un fantasme aisément manipulable grâce au pouvoir et à l’argent. La femme radicale dans le respect d’elle-même et dans la réponse à l’agression est souvent le miroir de la honte du reste de la société. Elle dérange et promet à l’auteur moins de ventes que celles d’une marchande de bougies parfumées sur un marché d’été. Helen Zahavi n’hésite pas à classifier et décrire avec précision comment certains hommes mettent toute la domination ou la soumission qu’ils subissent au quotidien dans leurs rapports intimes.
Elle semble bien les connaître, les hommes, et, pour ça, il faut les aimer vraiment.

D’Helen Zahavi, on ne sait que peu de choses hormis son métier de traductrice. Pour le reste, les rares informations glanées sur le Net mutent au fil des mois*. Dans un entretien pour Kaliber.38, elle indique que ses parents polonais se sont installés en Angleterre au moment de la Seconde Guerre mondiale. J’ai aussi vu passé des origines israéliennes et une date de naissance (1966). Tout cela est assez mystérieux mais nous rappelle qu’un auteur, c’est d’abord ses livres.
La fame est poussière.

En 1991, elle publie DIRTY WEEK-END, l’histoire de Bella, vivant à Brighton dans un appartement en sous-sol. Bella a vécu une enfance sécurisante ce qui ne l’empêche pas de tomber dans la prostitution. Elle s’en sort parce qu’elle se fait virer par son mac, s’installe dans un sous-sol et lit des magazines gratuits, se promène, soigne les traumatismes passés par une vie simple et solitaire à Brighton, ville d’Angleterre provinciale, station balnéaire bon chic bon genre où les pauvres crèvent et les riches crient derrière les façades. La petite cuisine dans laquelle elle passe le plus clair de son temps donne sur une arrière-cour séparant son immeuble d’un autre immeuble noir. C’est l’été et Brighton étouffe sous la chaleur. Bella ouvre ses fenêtres pour laisser entrer l’air et respirer. Un voisin d’en face, de l’immeuble noir, va l’obliger à refermer ses fenêtres et croupir dans la moiteur estivale des villes de bord de mer. Quand le jeune voisin s’avère être un harceleur pervers narcissique de première, au téléphone ou sur un banc public, Bella s’enfile des vodka citron et comprend qu’il y a toujours un moment dans une vie où le vrai choix vous fait face sans possibilité de retour, même si vous étiez restée sagement terrée dans votre appartement en sous-sol, le choix qui fait de vous l’agneau ou le boucher quand vous ne pouvez plus être spectateur et vous fourrer des barbituriques dans les gosiers en assistant aux massacres.

En un week-end, Bella tuera sept hommes et jouira de l’expulsion de ses angoisses en utilisant différents types de mis à mort.

…/…

 

DIRTY WEEK-END, Helen Zahavi,

Presses Pocket, 1992

Phébus Libretto, 2000

(Cet article a d’abord paru dans la revue du L’Indic, Noir Magazine, n°22, septembre 2015. Il a été modifié pour la publication sur le blog.)

(Photo : Catherine Deneuve dans Les Prédateurs.)