Archives mensuelles : mai 2015

FAT CITY, Leonard Gardner

« Fat City is a crazy goal no one is ever going to reach. »

Le roman/nouvelle de la vie de Leonard Gardner pourrait se cristalliser dans cette phrase si on n’aimait pas lire.

Une chronique par ici

 

Tchatche autour de PETITE LOUVE

L’année dernière, j’ai échangé avec Paméla Ramos autour de mon premier roman PETITE LOUVE, paru à La Manufactures de Livres, à paraître le 11 juin chez Pocket. La grande madame fermant son blog, je remets l’entretien en ligne sur L’œil et le gun.

[Paméla Ramos, responsable webmarketing aux Belles Lettres, Paris – éleveuse de bisons dans la Beauce.]

 

« Paméla R. — Marie, j’ai terminé ton livre. Je l’ai beaucoup aimé car tu n’écris pas comme une femme soucieuse d’écrire comme un homme. Tu n’écris pas comme une femme pour les femmes. Tu écris et tu t’en fous. Tu ne perds pas ton sexe, ne le revendiques pas ni n’en as honte, il est là et tu sembles ne t’être jamais posé la question. On lit un livre, pas une femme qui écrit. C’est sec, économe, violent et noir. Mais y subsiste la lumière de la Corse, et la vie à venir de ta petite louve amochée mais debout. Je n’attends plus rien d’un livre, j’en reçois quelque chose s’il le faut. Je ne crains plus les révélations, ni ne méprise le vide. Si le livre n’a rien donné, je le repose et j’en prends un autre. Pour Petite Louve, j’ai eu envie de correspondre avec toi alors que je me tiens depuis quelques temps, mis à part mon métier, loin de tout le foin des « gens de lettres ». Tu as bien voulu, alors pour commencer, et simplement : merci. Mais donc, est-ce que c’est une illusion de n’être pas « une femme qui écrit » ? Qui plus est un polar, avec des armes et des voitures, des bergers corses et des racailles, une mère et sa fille en cavale… Quelle est ton regard sur la violence, le mutisme et l’isolement, trois thèmes qu’on attribue toujours aux « autres », ces hommes en face qui attendent toujours de nous un minimum de paix et de patience ?

Marie Van Moere — Merci beaucoup, Paméla. Je ne suis soucieuse d’écrire que ce dont j’ai besoin. Homme ou femme, je ne m’en préoccupe guère dans l’écriture. En tant que lectrice, je ne raffole pas de l’écriture dite féminine mais n’oublions pas qu’elle est qualifiée comme telle en miroir de l’écriture des hommes. Or, certains hommes sont sacrément fortiches en écriture féminine, celle qui n’est pas à notre goût, que l’on pourrait caricaturer comme suit : geignarde et doucereuse. Un jour viendra où un écrivain femme ne se verra plus poser cette question : « Vous êtes une femme et vous écrivez, que pensez-vous de l’écriture féminine ? » (je grossis un peu le trait), et je te le dis d’autant plus aisément que je sais que cela t’agace aussi. Ce qui n’empêche pas d’évoquer ce sujet ensemble.
Cette question de l’écriture des femmes remonte plus loin que Madame de Lafayette et La Princesse de Clèves. Depuis que Moïse a gravé les Tables de la Loi et plus encore dans la nature génitrice des femmes et celle des hommes. L’homme jaillit et la femme reçoit. Comment peut-elle faire jaillir l’encre de la plume pour elle-même dans un acte nécessairement solitaire reliant le cerveau à la main ? Et comment le rendre public par la suite, cet acte solitaire de jaillissement, cet affichage d’intelligence créatrice à l’image d’un dieu tout-puissant et masculin répandant la sève fertile. C’est le problème crucial reliant les représentations de ce qui est mâle ou femelle dans le cerveau reptilien. Heureusement, nous ne sommes pas (que) des animaux, notre âme nous autorise à sortir du schéma naturel de la (pro)création jaillissement-réceptacle. Surtout si le fruit du jaillissement féminin est âcre et grumeleux, voire sanglant. Je m’explique, il a fallu en abattre des murs publics ou privés afin de pouvoir écrire selon sa volonté propre, son humeur, son caractère et être publiées.
L’étrange étant que l’écrivain femme de polars est acceptée, et bien, surtout si elle sort une intrigue géniale de tenue et de perversité ; même si c’est mauvais mais que, par miracle ?, elle en vend des brouettées. Elle ne sera jamais dérangeante si son style a le goût rassurant des coquillettes au jambon blanc de la maman ou celui iodé de la putain. Sortir de la case inquiète, avoir son propre langage modelant ce qui est écrit, je pense que cela dérange encore quand on est une femme. Se ronger les « sens » est pire encore car si l’écriture doit travailler au contrôle de la pulsion dans son jaillissement, elle ne doit pas perdre totalement son naturel. L’équilibre est fragile pour celles qui veulent être elle-même et non maman ou putain du lecteur. Je ne devrais certainement pas réduire cela aux nanas qui écrivent des polars. Ou aux nanas. Quand je lis un vieux de la vieille comme Crumley ou Crews, je n’ai pas envie qu’il me baise ou me protège, j’ai juste envie qu’il me raconte une sacrée bonne histoire, sacrément bien écrite. Même chose avec la révérente Agatha, Flannery O’Connor la catholique ou la caractérielle Annie Proulx.
Le génie de l’écriture est-il lié au sexe ? Autant de styles que de phallus ? Cela m’amuse aussi bien que d’attribuer l’hystérie aux femmes parce qu’elles portent en elle l’utérus (hysterion en grec) géniteur, surtout quand on assiste à une hystérisation des mâles écrivants qui tentent de le faire passer pour un dandysme éthéré. Aujourd’hui, de plus en plus nombreuses sont les femmes écrivains qui se foutent que leur soit posée la question de leur genre et de l’écriture féminine, tuant de plus en plus le questionnement dans l’œuf, avortant ce débat parce qu’elles n’en veulent plus et ne se sentent plus concernées, sûrement parce que d’autres ont abattu le boulot pour elles (merci). Cela n’empêche pas, par exemple, de remarquer une liste de lecture exclusivement d’auteurs masculins. J’en ai vu une récemment, dans le polar en plus, qui m’a doucement fait rigoler : une équipe de filles d’un festival en vue a établi la liste « vos polars de l’été 2014 » en ne citant que des auteurs hommes. Et pourtant, nous sommes nombreuses à boxer dans cette catégorie. Cela ne m’a pas tant ennuyé pour moi qui ai déjà reçu un bon accueil pour Petite Louve, que pour nous toutes. Je ne crois pas qu’il n’y en ait pas une dans le monde qui ne soit pas meilleure cette année que l’un de ceux cités.
Pour répondre à ta question sur les thèmes de la violence, du mutisme et de l’isolement, j’ai bien envie de te dire que le sujet est telle la clepsydre. Mais tissons, Pénélope, et détissons : à mon sens, la violence ne se réfléchit pas en littérature, elle doit venir naturellement. Si tu n’en mets pas, tu la réfléchis, si tu en fais trop, tu la réfléchis et chaque parti pris est porteur d’un message. Mon utilisation de la violence dans Petite Louve est intimement corrélée au personnage qui la donne ou la reçoit. Le rapport à la violence exprime quelque chose de l’humain. La violence aussi est un jaillissement, un red blossoming qui nourrit la terre et en dit long sur les mentalités. Elle est incontrôlable et obligatoire pour la marche vitale des civilisations, même si ça ne fait pas plaisir à entendre. Et si j’évoquais Moïse plus tôt, il n’aurait rien gravé sur la pierre si Caïn n’avait pas tué son frère.
La cruauté éclaire un autre pan de l’âme. Elle est une intellectualisation de la violence. C’est un péché quand la violence est naturelle.
La violence est une manifestation du mutisme, parfois. Ou une conséquence de ce dernier. Le mutisme en ces temps de logorrhées diverses me tient à cœur. On écoute tout ce que déversent les autres pour se perdre soi-même ou en se perdant. Le silence est une question de respect de l’autre, savoir se taire et ne pas occuper tout l’espace disponible, mais non à disposition. Cette conquête des yeux et des oreilles de chacun est une soumission abrutissante de l’esprit qui permettra à ceux qui tiennent le pouvoir économique de faire passer notre société pour une société démocratique de choix et d’accession égalitaire au plaisir pour chacun, le plaisir étant la nouvelle valeur marchande d’avenir.
Ce mutisme est donc un luxe que j’offre à mes personnages qui n’ont la parole uniquement s’ils ont quelque chose à dire, que ce soit dans mon premier roman, les nouvelles publiées ou le roman en cours de travail.
Du mutisme à l’isolement, il n’y a qu’un pas. Je ne prône pas un isolement total, habitante insulaire moi-même. Concernant l’écrivain, je ne sais que répondre et peut-être même n’était-ce pas ta question ? Parles-tu de l’isolement moral et/ou physique ? Du statut d’insulaire ? Je te dirai juste qu’aujourd’hui, si tu recherches une certaine solitude, tu peux l’obtenir quand tu as de l’argent. S’isoler moralement et physiquement, selon son choix, est désormais un luxe incontestable que s’offre mon personnage de berger repris de justice parce que, pour l’instant, je ne peux me l’offrir moi-même.
P. R. — Le luxe de l’isolement, c’est effectivement une réponse qui me convient tout à fait. Je me suis amusée à te ressortir le poncif de la femme écrivain pour vérifier un sentiment sourd que tu décris fort bien : le jaillissement qui tape sous la peau, pour ainsi dire contre-nature et pourtant engendré comme un petit monstre nourri dans la chair par des siècles de (bonne) littérature masculine qui nous fait pousser en dedans une forme de désir mimétique rageur, comme la décrivent les historiens des religions, et donc de la violence des rites primitifs. On s’en affranchit à mes yeux aussi bien que l’on brûle les vaisseaux qui nous ramèneraient en notre patrie, pour ne pas être tenté(e) de retourner dans les bras confortables de nos modèles. Mais tu sentiras donc ici toute mon ironie sur cette démarche, dont je n’ai pas le fin mot, mais qui me fait peut-être croire de mieux en mieux en l’acceptation simple d’une condition « dans les limbes », plus tout à fait femme, jamais homme pour autant. Tes deux nanas dans Petite Louve me donnent ce vertige dans l’abîme de ton écriture à toi.
Un autre point m’intéresse en dehors de ces considérations somme toute triviales, je te l’accorde volontiers : ta petite louve de 10 ans. J’en reviens à la violence que tu lui fais subir, elle qui, tout du moins pour les scandinaves auquel ton trait nerveux, profond et simple me fait penser, serait dépositaire d’une innocence nauséeuse, écartelée par l’impossible réconciliation des forces naturelles (intérieures et extérieures, tu m’auras comprise) et des hideuses cruautés du petit. L’enfant, ce simple d’esprit qui parle encore aux choses du monde, rêvasse, colorie son avenir et tente de saisir le réel… pourquoi as-tu tenu si fort à le prendre comme premier rôle de ce premier roman ?
M. V. M. — Ces considérations ne sont pas triviales, je les envisage comme des entraves au progrès, ce qui signifie qu’elles nous freinent dans le travail et dans la volonté d’aller plus loin. Il faut y penser, et les oublier une fois qu’on se rend compte du temps passé à réfléchir à un hypothétique genre de l’écriture au lieu d’écrire. Je me souviens d’un ami me disant, je ne sais pas si c’est de lui ou pas, que le plus difficile dans l’art d’écrire, est souvent dans la mise en œuvre quotidienne et disciplinée.
Quant à l’enfant, je l’ai voulu sur ce premier roman un peu par hasard, un peu par nécessité. Elle subit des violences graves à dix ans mais elle en a deux de plus durant le récit. Aujourd’hui, à douze ans, tu n’es plus une enfant. Je suis partie d’une scène d’introduction dans laquelle une femme enterre elle-même un homme en pleine nuit et en pleine nature. Pourquoi ? Mon chemin a mené à une vengeance maternelle. Il était très tentant d’opposer au cœur de cette vengeance les réactions de la mère tueuse du violeur de sa jeune fille et celles de la petite elle-même, de les observer en miroir, d’attendre de savoir laquelle des deux gagnerait dans leur rapport de force, si la victoire serait durable, laquelle des deux profiterait vraiment de cette vengeance privée.
Cela dit, il m’importait aussi de donner la parole à une victime mineure et de montrer quel pourrait être son comportement suite à un traumatisme sexuel, d’en prendre soin moi-même et de l’aider, même si c’est idiot puisque c’est un personnage. Mais les affaires de pédophilie et de meurtres d’enfants des années 1990 et 2000 m’ayant marquée plus jeune, rendre la parole équivalait également à rendre le trop-plein que j’avais pu garder de ces histoires, la petite victime qui m’a le plus touchée étant celle, très jeune, qui est morte durant son assaut, celle dont le cœur a lâché (selon le médecin légiste de l’époque) parce que la souffrance était trop inhumaine.
L’écriture, ça permet de s’économiser un psy, parfois.
P. R. — Chaque chapitre est nommé selon un verbe d’action à l’infinitif (traverser, brûler, rouler…) sauf un seul : « savoir ». Je ne suis pas certaine d’être d’accord avec toi sur l’économie du psy, justement par rapport à cette économie de parole directe dont tu fais preuve, lui substituant une série d’actions incarnées par une éthique maternelle absolue doublée du respect des rites anthropologiques de l’honneur et de la justice particuliers au sud de l’Europe. J’y lis au contraire une urgence à ne plus parler, plus maintenant, plus « après » l’irréversible, mais de laisser le fond de notre nature reprendre ses droits. Est-ce que c’est le legs de cette mère à sa fille, justement, cette impulsion qui lui dit en substance : « Mange, parle peu, marche droit ? » Est-ce que c’est ce que tu entends par là quand tu dis que cette histoire rend la parole aux victimes, qu’une survivante de l’extrême ne peut plus s’exprimer par les mots humains, et à moins de devenir poète, comme beaucoup des rescapés des camps, de réinventer son langage : elle vivra de mieux en mieux en s’éloignant de l’analyse et en écoutant son instinct ? On sent que le maquis, qui abrite ces hommes au sang noir dont elle fait à présent partie, est une réponse momentanée, puis l’exil vers un autre pays de sang noir, comme pour l’engendrer une nouvelle fois sur des terres jumelles. Est-ce que tu sais ce qu’il advient de ta petite louve, là-bas ? Comment va-t-elle ?
M. V. M. — Je crois que tu as raison concernant les verbes d’action (sauf « savoir », oui), l’économie de paroles et l’intériorisation. Tout garder et ne rien rendre au psy de peur de perdre ce qui a été gagné dans le traumatisme, c’est-à-dire la force d’être resté vivant pour éviter l’affaissement dans le souvenir et l’apitoiement. C’est difficile. Cela dépend des caractères, bien sûr, mais verbaliser met le mal en mots et ces mots sont pour certains plus lourds à porter que l’assimilation de la blessure par l’instinct naturel de survie. Et c’est en cela que je te suis d’autant plus sur l’instinct. L’analyse mène à tant de possibilités qu’elle peut noyer l’action, la prise de décision. La mère refuse l’analyse durant le récit et trace la route, comme elle a refusé la psychanalyse pour aider à la résilience du viol de la petite certainement parce que durant les heures passées prostrée sur sa terrasse, elle a tout pensé, pansé, et que sa conclusion s’est imposée d’elle-même. La loi du Talion la soulagerait et aiderait aussi son enfant. Une fois la décision prise, place au temps de l’action.
Ta mention du langage me terrifie car elle ramène la parole à ce qui est dicible et humain. Que faire du langage quand l’âme a été taillée en pièces, perdre son langage serait un symptôme de la mort de l’âme ? Tiens, ça me rappelle l’expérience que fit mener Frédéric II de Hohenstaufen au XIIIe siècle pour découvrir quelle langue parlerait des nourrissons privés de contacts affectueux et de paroles, expérience que rapporta le moine franciscain Salimbene : les bébés dépérirent et aucun ne survécut.
Il n’y aura pas de suite à Petite Louve. J’ai mené le personnage au bout de son chemin, là où je la voulais, et le reste appartient à l’imagination du lecteur.
P. R. — Merci d’avoir bien voulu te prêter à cet échange simple, rapide et spontané.
J’ouvre une Wolf 9° de Belgique, j’allume une Rothmans et je lance « I Wish I Was The Moon » de Neko Case pour relire quelques chapitres. Et toi, qu’est-ce que tu proposes de boire, fumer, écouter pendant Petite Louve, et pourquoi pas, quelques films à voir, le livre refermé ?
M. V. M. — Merci à toi. « T’es quelqu’un ! », comme dirait ma grand-mère.
J’aime cette question posée à 18h et des poussières, l’heure parfaite pour y répondre. Je conseille d’allumer une Camel sortie d’un paquet souple à deux doigts et en galérant parce que dans le même temps tu mettras de l’eau dans la bouilloire pour le thé. Noir. Tu fumes ta clope tranquillement pendant que ça chauffe et tu prépares les mesures de miel et de bourbon que tu verses dans le mug. Avant de t’installer, tu peux lancer « Danse Macabre » de Zbigniew Preisner, compositeur polonais contemporain de classique. Je n’aime pas lire en entendant chanter.
Et pour finir sur les films, je me contenterai de citer les derniers que j’ai pu voir et aimer : THE TREE OF LIFE de Terrence Malick (avec le fabuleux Lacrimosa de Zbigniew Preisner) ; CARTEL de Ridley Scott sur un scénario de Cormac McCarthy (mention spéciale à Cameron Diaz) ; DALLAS BUYERS CLUB de Jean-Marc Vallée (mention spéciale à Jared Leto). La série BANSHEE me plaît beaucoup aussi parce que ça jaillit de tous les côtés . . .
Orléans, Ajaccio, août 2014. »

JAMES ELLROY m’a tapé dans L’ŒIL

Quand le centre culturel Una Volta et la librairie Les Deux Mondes ont annoncé sur les réseaux sociaux et dans la presse locale (Corse-Matin avec Christophe Laurent ) la venue d’Ellroy sur l’île, à Bastia, le 8 mai 2015, ça a eu son effet, genre Bastia, capitale du monde libre au jour de la Libération de 1945 et de la commémoration pour certains de la bataille de Ponte Novu (les 8 et 9 mai 1769 – mais ici ça se fête le 8, hein, parce que Pascal Paoli avait gagné avant même de commencer à corriger les troupes de Louis XV).
« JAMES ELLROY VIENDRA AU THÉÂTRE MUNICIPAL DE BASTIA LE HUIT MAI 2015 DANS LE CADRE DE LA PROMOTION DE SON NOUVEAU ROMAN PERFIDIA PARU CHEZ RIVAGES NOIR.»
Ouh, merde. Des stars, les Corses en croisent l’été. Dans leurs yachts au loin à bord desquels ils peuvent pisser « le ventre à l’air dans la mer », ou dans leur villamonstre cachée dans des recoins trop beaux pour être partagés (Tu veux connaître le tarif d’une nuit dans une bergerie du domaine de Murtoli ?). Les stars ne m’intéressent pas. Contrairement à James Ellroy qui te lâchera que le mariage de Georges Clooney est un fake au sens narratif et sexuel du terme, tout le monde le sait, pauvre amibe, sauf toi, Clooney veut se lancer dans la politique. Soit.

James Ellroy, tu le connais. C’est un grantécrivain du noir ET de la littérature, comme Cormac McCarthy, lequel, je suis sûre et suppute, est cordialement détesté du premier.
Why don’t you ask me a metaphysical question ? Quand le Dog a glissé ça dans le micro à Sébastien Bonifay, c’est toute son arrière-pensée qui m’a fouetté l’oreille.
[Réglons de suite l’histoire de la voix (orale) d’Ellroy : sa voix est grave, caverneuse, envoûtante, posée, modulée. Je suis jalouse.]
James Ellroy est une star et j’avais donc à son égard un vrai, pur et dur a priori négatif. Je n’aime pas les stars, je ne sais pas ce qu’elles cherchent en dehors de la gloire et l’ego je m’en cogne, hors maintenir le mien à un niveau moyen de survie du babe writer° dans ce monde de selfieregardecommejesuisbeau. Le selfie justement, Ellroy et sa tournée promotionnelle, tout le monde se faisait la gorge chaude de son selfie demondogchacalstyle. Déjà.

J’avais entendu parler de son caractère acariâtre (soit), de ses saillies en entretiens télévisés (soit – mais pourquoi y aller, alors ? Il a du temps à perdre ? OU ALORS LES JOURNALISTES TV AMERLOQUES SERAIENT DÉBILES ? HAN !). Mon cerveau à analyse rapide et tranchante, quitte à louper l’articulation, me serinait : ce gars travaille pour lui et pas pour ses livres, il écrit pour se faire reluire la biroute devant le monde entier, laisse tomber. J’ai lu les cent premières pages du DAHLIA et j’ai laissé tomber. Je n’étais pas prête, comme on dit, ou tout simplement j’avais raison, c’était pas son meilleur même s’il cristallisait ses obsessions.

A quoi pensais-je alors en roulant vers Bastia ce huit mai (trois heures de route de toutes sortes)?
J’ai pensé que j’étais d’une ignorance crasse parce que je m’étais arrêté à son image surmédiatisée même s’il n’y était pas pour rien, que je détestais l’idée qu’il utilisait des fichistes – parce que ça ne me dérangerait pas d’avoir un secrétaire (pas le bureau, le vrai secrétaire qui s’occupe de tout l’administratif),
I hate research, so I pay a researcher to prepare the historical facts, and I don’t lose my time.
parce qu’il porte souvent un nœud pap’ aux States (ça fait trop ring’ en France) et que dans mon imaginaire torduducul, les gars qui portent des nœuds pap’ aiment se faire passer la laissedomina au pieu,
You write what you want about me, whatever, whenever, I won’t come and kick your ass, fucking bastards. So do I.
parce que je déteste l’idée de Los Angeles, je ne visiterai jamais cette ville tentaculaire et artificielle, je me contenterai de revoir THE BIG LEBOWSKI (quand j’ai une sale idée en tête, je ne l’ai pas autre part, et c’est un problème),
ALORS que j’avais vu que son écriture était unique (il est, en un sens, aussi inimitable que Cormac McCarthy– le magnifique style de ce dernier a parfois évolué en fonction de ses romans et il place le travail dans l’interprétation et la place de l’écrivain démiurge de son œuvre, en lien pour partie avec la méthodologie de la recherche en physique quantique), il y a un vrai travail des mots chez Ellroy, du langage-outil au service de la narration et des faits qu’il te martèle en permanence (oui, j’en ai lus trois depuis), que l’ensemble de son œuvre méritait le respect,
Hi sir, I’m a babe writer.
-Hi, we all had to start at the beginning.°
qu’elle était la catharsis de la perte maternelle par meurtre pulsionnel et du naufrage de l’idée du père, et c’est encore trop simple, de l’inadaptation chronique à la vie d’adulte orchestrée – car il semblait bien aimer l’idée de garder le contrôle sur son propre naufrage dans MA PART D’OMBRE – grâce à différentes provoc’ politiques et sociales : s’engager dans l’armée parce qu’il cherchait sa maman (toujours), s’en barrer très très très vite au prétexte de ne pas perdre son papa, faire le nazillon dans un lycée juif une fois le vieux séché, pénétrer des baraques et chourer de la lingerie de jeune fille en fleur, se faire choper et avoir l’intelligence d’arrêter la provoc’ au milieu des taulards pour survivre au monde carcéral des petits délits, sortir de prison, dormir dans un parc public – se droguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguersedroguer avec de la merde pas chère – avoir faim, commettre un nouveau délit pour reprendre sa pension pépère en taule, en avoir marre, trouver un boulot de caddy de golf, se droguersedroguersedroguer[…]sedroguersedroguersedroguer, et puis BOIRE aussi (j’oubliais) ; l’extinction des feux vitaux arrive, il sauve sa tête et l’écriture devient la canne/came de soutien de ce boiteux imaginaire au cerveau en overdose autopsy. Dehors, c’est le bordel mais dans sa tête tout est à peu près bien rangé à partir de là.

Alors, à quoi pensais-je durant ces trois heures de route, à quoi pensais-je en traversant Ponte Novu à la dispersion de la commémoration de la victoire de Paoli sur Louis XV, à quoi pensais-je à Bastia en longeant les gerbes de fleurs déposées place Saint-Nicolas, à quoi pensais-je en montant les escaliers qui rejoignent le théâtre municipal de Bastia ?

Je pensais : « JAMES, LIBÈRE MOI.
Libère-moi de mon ignorance crasse de ton œuvre. Donne-moi envie, j’ai besoin de croire que tu n’es pas un industriel froid du livre, que tu vas t’intéresser aux gens qui se sont déplacés pour t’écouter, que tu peux être un grantécrivainstar et rester loyal au doigt dans la plaie, à la belle crasse de l’humain. J’aime ça, la crasse, et Dieu a créé l’homme à partir d’une louchée de boue, paraît-il.»
Ça puait tellement le pathos, j’avais honte. Mais une nouvelle brèche dans le crâne d’un auteur, c’est un appel d’air LIBÉRATEUR.
Extérieurement donc, j’étais très calme et discrète mais je t’accorde qu’à l’intérieur, j’étais proche de l’extase de sainte Thérèse. Pourquoi ? Rien à voir avec l’homme, je ne suis pas du genre à faire le coup du décolleté pigeonnant. Parce qu’essayer de comprendre le rapport de l’écrivain à son écriture me passionne et me confronte au mien, m’aide à éclairer des parties de ma grotte qui sont encore dans l’obscurité°.

Tu en as marre. Je le sens. Tu veux que j’en vienne au fait. Moi aussi, je lis les articles de blog en diagonale quand ils sont trop longs. Eh ouais, on n’a pas que ça à faire, il faut lire, travailler, écrire et recommencer.
J’arrive. Au théâtre. Le parterre et le premier balcon pleins. Le deuxième balcon bien entamé. Des chaleurs celsius et humaine intenses. Je pense à certains de mes potes déçus qui m’ont dit que le Dog était pénible et capricieux. N’y revenons pas.
Quand il est apparu sur la scène, présenté par le libraire Sébastien Bonifay qui mènera l’entretien dans un état d’extase extérieure proche de mon état intérieur, les 600 personnes présentes se sont levées, l’ont ovationné, lui ont montré leur respect et je me suis laissée submergée par cette vague, par cet effet de masse.
1 [Timing : 1heures 10 minutes d’entretien avec le libraire et la traductrice comprenant 10 minutes de lecture de PERFIDIA par le Dog, en anglais donc, 20 minutes pour 6 questions du public, une grosse heure de dédicaces (plus de 270 livres à vue de mon grand nez).]
2 [Coulisse : François Guérif, directeur de collection mythique de Rivages noir/thriller et sa super équipe avaient accompagné Ellroy et son épouse, l’écrivain Helen Knode, charmante femme, pétillante, blonde cheveux courts en pétard, jean déchiré délavé, blouson délavé, escarpins bleus à trois brides et boucles rouges.]

Ce qu’il a exprimé lors de l’entretien, je vais bien sûr le résumer et n’oublie pas que ça passe par le filtre de mon cerveau.

COMPTE-RENDU (succinct, t’avais qu’à venir) :

Dix jours maintenant et ma mémoire me fait défaut sur certains détails, ne garde que les grandes lignes de cette rencontre. J’ai déjà évoqué l’état d’extase de l’heureux libraire Sébastien Bonifay. James Ellroy, lui, s’est montré très à son aise, c’est certain, mais aussi généreux et sincère pour les 600 spectateurs. Il a bien tenté une petite provoc’ pour voir
Racism is a word which should not exist in the USA. America is not a racist nation.
mais les 600 ont braqué leur regard toujours aimable de Corses sur le grantécrivain, genre : On te respecte alors pas d’esbroufe. Le Dog a vu qu’il n’y aurait ni cri, ni huée, ni larme, ni scandale, il s’est assis encore plus profondément dans son fauteuil et a répondu aux questions de façon franche et directe. Quant à sa volonté de captiver l’audience, il a changé son fusil d’épaule et raconté des blagues à l’auditoire lorsqu’il sentait que l’attention pouvait régresser.
Parler au nom de tous ses « chers collègues » ne l’intéresse pas. Les évoquer non plus. La deuxième question du public portait sur sa vision de Los Angeles en regard de celle de Michael Connely, deux visions de la ville apparemment très différentes. Il a balayé la question d’un claquement de langue et la traductrice a doublé le balayage. J’ai applaudi dans ma barbe. C’était tellement évident que la personne devait assumer la non-réponse à sa question.
Retrouver les personnages du DAHLIA NOIR l’émeut. Le quatuor s’ouvrant avec PERFIDIA est antéposé au DAHLIA. Toute sa vie, il aura tourné autour de ses thèmes de prédilection. Comme d’autres de son envergure. Il aime les femmes aussi et sait les écrire. Cet homme a un hémisphère femelle. Et il est curieux.
La curiosité. Qualité première de sa personne, grande capacité émotionnelle pour un écrivain, nécessité ultime pour ouvrir le cœur des hommes et des femmes, le cœur d’une ville et le cœur d’un pays. Cette qualité doit être inhérente à l’écrivain avec le travail sur la langue. Et il s’adresse aux jeunes écrivains.
Young men and young women, be curious, be pure with your words, be sober with your lines. Literature is entertainment, must break the heart of the readers and comfort them. Literature is popular. Literature is huge work to enjoy life and love.
En gros.
Jamais il n’aurait lu Faulkner, ni Dostoievski. Les prix Nobel sont d’un emmerdement maximum.
Mouais. Soit.
Nous étions nombreux, il y avait un (petit) enjeu économique et narcissique, il a aussi glissé deux ou trois bullshits.
Mais il m’a eue. Pas trop d’esbroufe, de l’humour, de l’intelligence cérébrale et émotionnelle, des conseils sensés, le respect de l’auditoire respectueux lui-même, l’amour de l’humain dans sa crasse, l’amour (et le respect) des femmes. Le MOTHERFUCKER A FAIT LE JOB À BASTIA et pour une star, c’est la base. Certains d’entre nous devraient prendre exemple sur son professionnalisme . . .
J’ai patienté 40 minutes avant d’avoir mon prénom et un point-virgule sur la première page de mon PERFIDIA, lui serrer la louche ET ME BARRER SANS SELFIE.

Marie Van Moere

(Photographie : Faye Dunaway dans CHINATOWN, Roman Polanski, 1974.)

L’œil et le gun.

Chez moi tout est lié mais je ne sais jamais jusqu’à quel degré d’interprétation le lecteur peut aller en traversant mes lignes. Que les lacaniens se régalent, que les autres profitent. Mon psychanalyste s’y perd parfois. Du moins, c’est ce que je pense. Le plus souvent donc je choisis le premier degré et laisse les trolls de mes sous-sols cérébraux se démerder entre eux.
L’œil et le gun parce que j’aime regarder l’œil noir du canon de l’arme.

*

Un troll dit :
– Parce qu’elle passe son temps à mater les gens et que, de temps à autre, il y en a un(e) ou deux qui prendraient une bastos si on vivait en plein western.
Un autre enchaîne :
– Parce qu’elle aime toutes les littératures assez loyales pour enfoncer le doigt dans la plaie.
Un troll crache au sol :
– Bande de cons, c’est parce que l’ex-femme de Cormac McCarthy a été arrêtée pour s’être enfoncé un petit Smith et Wesson dans la chatte.
Chœur de trolls :
– Vous êtes d’accord, en fait. Si on buvait un coup.
La trollesse barbue :
– Parce qu’elle aime l’expression.
La jolie trollesse :
– Parce qu’il faut beaucoup aimer l’humain et le haïr de toutes ses forces pour écrire.
La trollesse matriarche :
– Pour Susan Sontag et tous les motherfuckers. Les gars dirigent tout ici. Et les femmes achètent ça. Les plus libérées sont enchaînées à la bite.

La trollesse veuve se tait, elle n’est pas bien sûr que le dernier mot de la trollesse matriarche soit bible et réfléchit.

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Bref. Ce qui sera publié ici tournera autour de l’œil et du gun, de ce qui me fait exister et vivre, ce qui me concerne en regard de la société et du monde. Si ce blog n’avait rien à voir avec la taulière, il n’aurait aucune raison d’être. Aucun jugement objectif et froid ne sera émis, ce que je dirai ici n’aura aucun recul, ou du moins juste le recul à encaisser du coup de feu dans le maquis des idées.
Je commencerai avec la venue de James Ellroy au théâtre municipal de Bastia le 8 mai 2015 pour la promotion de son nouveau roman, contact visuel et physique qui a inversé ma vision de l’homme-écrivain.

 

(Photographie Evelyn Bencicova)