Les passagers

broom

dans la pénombre ni jour ni nuit vogue le passager du temps sur le courant régulier sans berge ni horizon le passager du temps ne se souvient pas du départ le passager du temps est en dedans ses yeux à l’envers examinent le néant et les bras serrent le vieil enfant

dans la lumière ni feu ni glace demeure la passagère qui monotone murmure sa mélopée au souffle d’aucune brise les notes à son oreille s’effacent et la passagère envisage l’alentour sauf que personne ne l’entend alors elle reprend son chœur et les bras serrent la vieille enfant

rien ne tient tout est pris temps et lumière tout et rien
au fond de l’esquif dans le courant régulier le passager s’affaisse
la passagère ânonne dans le halo sans couleur
et les bras se resserrent autour des vieux mourants

MVM

 

(photographie Marianne Ihlen par Leonard Cohen)

vampire-ii-1902

Je n’ai pas l’intention de ne raconter que ce que je vis. Tôt ou tard, des forces cachées se révèleront, deviendront primordiales.

Edvard Munch

(Vampire II, 1902)

PETITE LOUVE (et moi) à Marseille pour le 13ème prix marseillais du polar le samedi 18 juin

PETITE LOUVE est paru en 2014 à La Manufacture de Livres et en 2015 chez Pocket. Ce livre, il m’a pris trois ans. Il est court, âpre, violent et plein de sang, celui de la mort et celui du blossoming. C’est sûr que quand Gilles Del Pappas te téléphone pour te dire que ton roman est sélectionné pour le 13ème prix marseillais du polar tu es bien contente pour lui (pour le roman, je veux dire). PETITE LOUVE s’accroche. Ce ne serait pas arrivé si Anouk Langaney, qui a remporté la 12ème édition avec son roman MÊME PAS MORTE paru en 2014 chez Albiana, ne m’avait pas tannée afin que j’envoie mon livre à Del Pappas.

PETITE LOUVE est bien vieux si on suit la relative rapidité de vie et de mort des titres qui paraissent aujourd’hui. Avec cette sélection, le livre vit encore, deux ans et un an après parution GF et poche.

Il fait son chemin à petits pas, sans grande visibilité, mais il avance toujours. Pendant ce temps, je continue d’écrire le deuxième.

L’événement, les plaidoiries, l’annonce du roman vainqueur et les dédicaces se feront au Conservatoire Carli demain après-midi. Toutes les infos en lien supra.

Mon avocate, maître Ashkhen Harutyunyan, et moi, on y va à l’agachon !

DPPOLARcouv2016

 

Muhammad Ali au paradis

458588-26
« L’homme qui n’a pas d’imagination a les pieds sur terre mais il ne peut pas s’envoler. »

Thomas Hoepker, Muhammad Ali, Formerly Cassius Clay, Jumping from a Bridge over the Chicago River, 1966

 

Mohamed Ali chez Pivot

Mohamed Ali a fait Apostrophes. Il s’est trouvé assis avec Bernard Pivot face à une ‘certaine’ intelligentsia. La classe de Mohamed Ali, sa grandeur associée à l’humilité du boxeur – il faut être humble pour être capable de boxer et de se prendre de vrais coups dans la gueule- se passe de commentaires.
« L’homme qui n’a pas d’imagination a les pieds sur terre mais il ne peut pas s’envoler. »
https://www.youtube.com/watch?v=tU7kqv4MHK8

Le chef de chantier (solitude urbaine)

245966072
Il doit contourner le chantier pour atteindre l’immeuble de la psychiatre à deux rues de chez lui. L’autre fois, il a vu un gros gars qui sortait du chantier, un gros gars tout noir avec un porte-voix. Le chef de chantier, sûrement. Étrangeté. Il s’est demandé si les grands patrons à millions ne fournissaient pas de systèmes radio pour accélérer la communication, la rendre efficace, au plus près de l’oreille assiégée par l’enfer des engins, le but étant de réduire le temps de construction, de réduire les coûts, quitte à faciliter le travail des ouvriers. Et le temps d’imaginer le chef de chantier transmettre les ordres par ce porte-voix au moment même où les engins stopperaient net leur vacarme, posant les ordres du chef de chantier sur le socle du silence en écho, il était arrivé.

Rendez-vous à dix heures avec la psychiatre, que partager d’utile dans le boucan? C’est vide dedans et il n’a rien à en dire.  A se demander si ce n’est pas pour ça qu’il doit y aller. Et elle de lui faire croire qu’elle prend sa part de paroles. Quand on partage, on n’est pas tout seul à discuter. Il préfèrerait partager un café avec le chef de chantier, l’entendre lui raconter l’avancée des travaux, les difficultés, les accidents, la solidarité entre les hommes. Il n’y a pas de femmes sur un chantier.
Longer la chaussée, marcher entre elle et le trottoir, sur la crête urbaine. Virer.  Attendre. Stationner devant la porte cochère de la psychiatre. Rebrousser chemin jusqu’à la porte plastique, son cadenas ouvert et l’affiche permis de construire.

– Ouais ?
– J’pourrais voir le chef de chantier ?
– C’est pour quoi ?
– Vous savez s’il utilise un système de radiophonie pour communiquer ?
– Hein ?
– Avec quoi il vous parle sans se déplacer, il utilise une radio ou son porte-voix ?
– Un téléphone portable, mon pote.
– La dernière fois, je l’ai vu avec un porte-voix.
– Bon, c’était le fantôme du chantier, alors.

L’ouvrier casqué au gilet orange se marre et referme la porte.
S’assoir sur un banc et attendre le chef de chantier.
Il viendra avec son porte-voix.

MVM

(Illustration Richard Downs,  Man #157 , 2011)

 

zabriskie_point_antonioni_1970
Tu veux que ce soit terminé, tu penses que c’est terminé, tu sais que tu vas terminer dans un temps pas longtemps qui prend un temps [in(dé)fini], serré,court ou long, comme le café, cailloux, rochers, gravières, tu le sens, tu sens que tu termines, même si t’as mal aux pieds et aux cheveux, que tu crois crever quand tu relis V1.
Mais c’est comme le haut de la montagne, il est dans ton viseur, tu y poseras les grolles sans l’avoir vu venir.
Et tu prends un peu de ce temps pour regarder autour parce qu’une fois en haut, tu auras la vue sur ta vie d’avant et ta vie d’après. Tu seras plus vieille et vieillie, déjà en route pour la prochaine étape.
Et Cormac McCarthy a beau écrire
« There is no such joy in the tavern as upon the road thereto. »,
j’aimerais bien la boire, ma bière.

(photographie google de Zabriskie Point d’Antonioni, 1970)

Killing thème

thumb.php

KILLING thème

Fermer la librairie. Elle l’embrasse, souffle du baiser, respiration chaude à la mâchoire. Son refus tacite à lui, monolithe à l’équilibre entre le trottoir et la chaussée.

Il fait un détour par la piétonne.

Arpenter sans se heurter au visuel de la rue, dégueulasserie des étrons à côté desquels crachent les sauvages.

« Ils vivent à poil bien plus pudiques que nous tous. »

La nuit appelle le boire un peu pour s’échauffer dans l’overhand de la langue et mettre à bas les murs de la ville. Il croque le fruit d’un mûrier-platane et s’assoit dans l’ombre de l’arbre à la terrasse d’un café. La bière est fraîche. Quelques clopes dans son paquet de Camel souple qu’il défroisse de deux doigts. S’en met une à la commissure gauche. Il attend l’accalmie des pépiements et craque une allumette, écoute le bout rouge s’enflammer, la tige grésiller. Et comme le corbeau dans la tombée du jour, il fait face au soleil vespéral en soufflant dans l’expiration.

Les deux mains dans la tignasse, il l’ébouriffe puis déboutonne sa chemise, prend une cigarette.

« Vivre à poil, une feuille sur le zgeg’, une clope au bec. »

Et la chair ? Qu’en faire ? Lui résister parce qu’elle peut bien te dire :
« ça ne changera rien », c’est faux.
Et toute la nuit pour écrire.

Laisser les corps morts charrier leurs déchets puis tout refermer et dormir jusqu’à tard. Arrêter de penser à la chair. Il se gratte la tête en regardant l’intérieur du sac. Dîner, clopes, bourbon. La chair. Oublier le désir de liquéfaction sur un dos large en baisant une poitrine. Il se sert un verre.

« Ce n’est pas le même mécanisme. Il y a ce qui doit gicler par le bas pour que le haut se libère.»

Il passe sous la douche les yeux fermés, en sort et fait tourbillonner l’alcool dans le verre avant de le poser. Le miroir lui renvoie un visage tapi dans la broussaille. Il ajuste aux ciseaux la longueur des mèches au-dessus du lavabo, pas trop courtes pour garder la masse.
Il tique : il y a un trou, l’échelle du côté droit. Faut recouper. Il essaie d’égaliser un peu mais se rate, et ça dure.

« J’me suis loupé, merde. » Il passe la tête par l’encadrement de la porte et jette un coup d’œil par la baie vitrée.

Before the days become nights*

Il coupe tout court, se voit sans s’examiner, rase la barbe et découvre son visage.

Il s’installe au bureau. Se lève encore et revient un bourbon à la main, un fond pour dire que le verre n’est pas vide et que lui n’est pas seul face à son livre.

Cette fille que j’ai eue me visite sans frapper à la porte fermée de dedans et traverse la pièce les yeux sur moi pour aller s’engloutir dans le deux-places

Et pourquoi toujours toi tu ne me réponds jamais Des filles plein mais c’est toi qui es là chaque fois tu dois me laisser

Ce soir elle m’examine ne me remet pas cherche le familier dans mon visage glabre et mon crâne de cosaque Elle saisit la paire de ciseaux dans la salle d’eau et m’ouvre de haut en bas en deux parts égales sauf que le sexe La moitié inutile s’effondre sur la jambe molle et je crois que l’hémisphère abandonné palpite Comme moi elle taille ses cheveux et c’est dommage Elle divise et passe entre les yeux qui m’observent sans ciller ne se trompe pas à la médiane de l’arc de Cupidon ni entre les deux seins découpe le ventre et contourne son creux Les ciseaux tombent à terre sans bruit elle m’attrape sa moitié s’offre à la mienne et pourtant c’est moi Je ressens tout d’elle uni à ce demi-corps mes doigts enfoncés en son creux tandis que sa main enveloppe mon sexe raide

J’ai bandé pour toi Il a bandé pour elle me dis-je La phrase se retourne comme je l’ai fait et elle m’a pris
sursaut point fixe cigarette

MVM

* : Trouble Every Day, Tindersticks
Photographie extraite du film TED, Claire Denis, 2001
Nouvelle ‘éditée’ pour publication sur le blog, parue dans la revue en ligne A la dérive n°4, 2012.

L’arbre-cathédrale

Au cœur de la tropicale, se dénoue le clocher vert, l’arbre-cathédrale.
Des intermédiaires peuplent sa cime et agitent leurs clochettes à chaque branche.
Petites musiques primitives, étincelles vertébrées.

En ses creux nichent les endormies qui s’envolent au jour gobé et piaillent dans les nuées.
Le grage enlace, la liane serpente. Les cœurs vivants dans l’aubier palpitent.

Tendre l’oreille à l’irrigation canulaire, 99 cieux, 77 mondes, et demeurer à l’arbre de vie.

(à la Guyane)

MVM

Toni Morrison, comme on l’aime

168306489

We die. That may be the meaning of life. But we do language. That may be the measure of our lives.

(photographie Waring Abbott, 5 mars 1974)