Lady Ocean

Dans le temps court de nos vies,
les fois où je me sens heureuse,
si je reste bouche bée tant la joie m’inonde,
comme une enfant adulte,
je ne réfrène plus la vague dans sa totalité.

Que les hauts fonds me prennent,
je les regarde me caresser
et je mange leurs léviathans.

MVM

(photographie Harold Feinstein – Lady of the Lake – 1974)

Le silence comme cataplasme

Il y a juste une chose que je voudrais dire : quand les faits d’agression sexuelle et de domination psychologique sont anciens, très anciens, anciens au point qu’ils ont fondé toute la manière d’être au monde, c’est-à-dire en être de force, s’y risquer avec le ventre noué, y commettre des choses folles, basses ou romantiques, penser en disparaître, s’en arracher, puis l’accepter en s’en tenant éloignée, de plus en plus, et enfin vouloir en être telle qu’on y a été « étagée »,
le silence (et parfois l’alcool, les mauvais jours) peut être un cataplasme qui adoucit la vie au lieu de replonger la victime en question dans son bain d’acide.

MVM

(Charlize Theron, ATOMIC BLONDE, 2017)

Qui de l’humain ou du replicant ?

J’allais pondre de longues lignes d’explications pour répondre aux questions suivantes :
Quelle utilité quant à l’écriture sur soi ? (je ne parle pas de Valmont écrivant sur le cul d’une demoiselle)
À quoi bon se raconter trop ?
De quoi cela témoigne t-il ?
Quid de l’humain ou du replicant ?

*

Celles ou ceux qui se prennent pour THE King of Pain ont bien raison. En construisant leur mythe personnel, ils sortent de la terrible banalité d’une existence censée être habitée, puisque nous avons une âme. Ils démultiplient le pouvoir des identités en une seule avant de retourner à leurs affaires courantes (manger, chier, dormir, baiser). En effet, nous vivons bien trop peu de temps pour mépriser les nouveaux territoires de conquête digitale. Les Kings et Queens of Pain justifient leur présence sur terre au maximum et la font fructifier en listant, l’air de rien, leurs sacrifices au service de leur propre vie.
Ils sont les nouveaux petits saints du quotidien, oubliant de mentionner ce que les autres leur ont sacrifié,
ou ceux qu’ils ont eux-mêmes sacrifiés comme on pousserait négligemment quelqu’un dans l’escalier pour en débarrasser son plancher martyrologe.
Et quand ils érigent ces actions au nom de la sacrée littérature, tout doit être pardonné et c’est la voie royale vers la gouroudirection soutenue par les réseaux sociaux.
Qu’ils racontent ce qu’ils veulent, ils entretiennent le commerce.

Là encore devant l’écriture de cette réflexion, je biffe, je rebiffe et je biffe toujours :
Tu parles de toi, de ton rapport aux autres, à l’identité, à la vérité des mots – ouèch ! c’est cool. Mais tu parles de toi. Et tu juges. 
L’œuf et la poule.
J’oublie un peu vite qu’écrire sur soi et le monde, c’est la garantie de sortir du capitalisme et d’une robotisation des esprits 2.0. Écrire sur les autres et le rapport aux autres, c’est déconstruire le mur qui nous sépare d’eux, ou l’ériger un peu plus haut.
Je suis une femme (, un homme), je ne suis pas qu’un outil social, qu’un intestin consumériste. Et je suis libre de formuler une pensée, la mienne, par l’écriture.  
Précepte valable à la condition expresse de ne pas devenir l’outil des réseaux sociaux, avec leur façade libertaire et leur objectif capitaliste, sans projet humain.
Je suis libre donc de dire, de faire, de partager, d’écrire ce que je veux comme je veux. Je suis libre d’être qui je veux. Et j’emmerde les emmerdeur.esse.s.
Le jugement est devenu mal élevé mais qu’on le veuille ou non, on le fait tous les jours. Juger, c’est dire : je ne suis pas d’accord, même si tu fais ce que tu veux.
Juger en pensée ne doit pas aller jusqu’à empêcher, début du totalitarisme.
À condition de n’arracher l’oeil gauche de personne

ni de pousser quelqu’un dans l’escalier.

Je demeure, cela dit, rigide (je n’ai pas écrit frigide) sur la capacité des penseurs d’un soi (toujours fictionnel) à raconter des histoires bien incarnées dans un monde imaginaire.

*

Il n’y a donc pas d’autre réponse que la liberté et la communauté à mes questions. En revanche, communauté ne signifie pas noyade dans le vivre ensemble. Plus le temps passe, plus mes rêves de passer d’un état d’exil à une vie retirée prennent chair frivole parce que ce monde aux multiples communications noient le propos de chacun et laissent émerger trop de kings of pain digitaux.
Je ne me soumets qu’à moi-même, et ça me fait déjà mal.

MVM

(Illustration Rachael – Blade Runner par Paul X. Johnson)

Le 11 septembre dans le hall de la BU de la fac’ d’Aix

1– Depuis quelques années, je me tais le jour du 11 septembre. À chaque avalanche de posts In Memoriam de la part de gens sincèrement touchés par la tragédie, au milieu desquels végètent quelques opportunistes du « like », je fais un pas de côté histoire de n’être certainement pas assimilée aux seconds. On a son honneur.
Et puis seize années ont défilé. J’ai compris cette nuit. Ça fait seize années que cette apocalypse urbaine a eu lieu. Il faut bien ce temps-là pour réaliser que le sentiment d’horreur vécu le jour-même est le seul valable.
Combien d’analyses politiques ai-je pu entendre, tentant une rationalisation stupide de ce massacre ? Justifications liées au capitalisme barbare, au blocus assassin en Irak, et tant d’autres désastres humains et humanitaires. L’homme est nihiliste et retournera au néant dans les flammes et la souffrance. À chaque argumentaire, rationalisant l’action des terroristes, je me prenais une baffe dans la gueule. Accepter le nihilisme de l’espèce humaine n’est pas se réjouir ou lever nonchalamment les épaules à chaque massacre. D’autant que ces images ont permis aux organisateurs terroristes d’engranger du « like » en quelque sorte, virtuels ou sonnants et trébuchants, parachevant l’évolution cérébrale de l’espèce riche, celle qui vit dans le smartphone, notre tour de Babel. A posteriori, bien sûr, puisque les réseaux sociaux sont nés quelques années après. La réaction aux images choc surpassera désormais la discrétion des sentiments. Si tu ne réagis pas, tu es contre l’avis général ou tu n’as pas de cœur (ou les deux, bien sûr).
Il n’est pas question d’empêcher les autres de réfléchir, d’analyser, digérer, d’écrire. De parler à tort et à travers, peut-être. Il est simplement question de refuser de balayer d’un revers de main ces milliers de morts pour la mauvaise raison qu’ils travaillaient à la city new-yorkaise, palpitant symbole du capitalisme et d’un contexte politique et militaire international cruel. Sans parler des victimes dans les autres avions. Je me refuse à balayer toute mort violente d’individus innocents.

Parler de responsabilité commune mène aux génocides.

2– Le 11 septembre 2001, j’entrai dans le hall de la bibliothèque de mon université à Aix-en-Provence. Je ramais pour achever ma maîtrise en histoire médiévale. Les dead-lines n’ont jamais été mon fort (même les miennes).
Le gros Nokia jaune fluo sonne dans ma poche. Plutôt tiraillée par le respect des règles communes, je sursaute et je décroche aussi sec dans le hall d’entrée avec mon sac d’étude à l’épaule. J’avais déjà eu du mal à me décider à aller bosser et mon meilleur ami, Sébastien G., m’appelle.

– T’es où ?
– À la B.U. Faut que je bosse, Seb’.
– T’as rien vu ?
– Quoi ?
Là, ma charmante patience, surtout avec les gens que j’aime (allez savoir…) s’effrite.
– Il y a un avion qui s’est écrasé dans une Twin Tower.
– Quoi ? Kestum’dis ?
Je fronce l’intersourcilier, je ne comprends rien.
– Je suis devant ma télé et il y a un avion de ligne qui vient juste de s’écraser dans une Twin Tower à New York. C’est très grave. L’immeuble est bousillé. Il devait y avoir des centaines de personnes dedans.

Je lève les yeux vers la B.U. que je peux voir du hall d’entrée derrière les portes vitrées et je la sens tanguer. Je cours pour attraper un bus et rentrer chez moi. Mon petit studio se trouve à l’arrière d’une maison de l’avenue Saint-Jérôme. Je n’ai pas de télé. Je combats mes scrupules (« ne demande jamais rien à personne, même à nous, c’est réclamer, c’est impoli » dixit mes parents) et je sonne chez ma logeuse. On s’installe devant le poste pour se prendre le deuxième avion dans la gueule. Puis, on a vu des gens tomber en direct. On les a vus de nos propres yeux sauter en direct. Et les effondrements. Les hurlements. La sidération silencieuse chez la proprio et moi. La terreur dans les yeux des gens là-bas. Les visages de poussière, de fracas, de mort.

J’ai l’impression physique que les tours s’effondrent en moi.

3– Ce soir-là, j’ai rejoint le pub du Brigand dans le centre-ville d’Aix pour n’être pas seule, pour être accompagnée par des ami(e)s.
Sur le chemin, je croise John Malkovich. Il a l’air soucieux. Je lui souris pauvrement. J’adore tellement cet acteur, je me dis que je rêve. Peut-être qu’un jour il dira qu’il était à Aix-en-Provence le 11 septembre 2001 et tu me croiras. Il n’est pas possible de savoir vraiment ce que je ressens quand je traverse et que je le croise mais je me souviens encore de ma tenue. Je portais un haut indéfini, un pantalon de treillis kaki, des chaussettes jaunes et des vieilles baskets noires. J’ai un peu honte d’être fringuée comme un sac. Lui porte un costume d’été en lin beige et un chapeau du genre Panama.
Ce qui est sûr quand je m’assois place Richelme : je ne pourrai me payer qu’un demi, faudra que je gratte une ou deux clopes – j’ai quand même un briquet, ma maîtrise traîne en longueur, je suis gravement à découvert (c’est mon ami Seb’ qui m’a aidée à éviter l’interdit bancaire à cette époque), je suis très seule et ces images m’ont éjectée dans une dimension que je vais mettre du temps à accepter :
être hors du monde
– en étant très entourée,
– dans l’adversité,
– dans les bras de quelqu’un,
être ailleurs,
– quand tu ris,
– quand tu pleures.
Mais te donner à fond à chaque fois pour contrer la malédiction de l’exil et de la mort.

Aujourd’hui, ça fait seize ans. C’est vieux à l’échelle d’une vie humaine. Ça date du millième précédent à l’échelle cosmologique. Le monde est traversé de désastres plus ou moins médiatisés. Chaque jour qui passe m’éloigne de l’anthropocène et me rapproche des toutes petites choses qui comptent au quotidien.
Dans ma cuisine, accrochée au mur, une huile un peu moche de Manhattan, trouvée dans un grand magasin en 2006, avec le World Trade Center dessus et tous les gens vivants dedans.

MVM

(Photographie : le 7 août 1974, Philippe Petit relie les Twin Towers sur un câble tendu entre les deux.)

Qui n’a jamais eu peur de rater sa vie est bienheureux

Les périodes où ça pédale dans la semoule, à regarder passer les événements sans le moindre contrôle sur eux, telle la vache scrutant chaque visage d’un TER du centre France, mon inconscient décide de s’enfoncer un peu plus par la grâce des rêves. Je rêve toutes les nuits. J’utilise le verbe rêver parce que la division entre le bien et le mal n’existe pas dans ces territoires cérébraux. Certains rêves reviennent ponctuellement. Les cauchemars ont disparu, les paranoïaques, les terribles, les gluants. Je songe encore parfois que je fracasse des têtes, comme les frères Vorstein dans PETITE LOUVE, mais paraîtrait que c’est tout-à-fait sain.  Continuer la lecture de Qui n’a jamais eu peur de rater sa vie est bienheureux 

Que reste t-il de nos amours ? Rien

Un peu plus tôt, j’écoutais Que reste t-il de nos amours ? chantée par Françoise Hardy et Alain Bashung. Je suis tombée dessus sous la douche. Elle coule avec difficulté, tant le calcaire obstrue le pommeau. Depuis deux mois, chaque matin, je me fais cette réflexion : il faut nettoyer les scories, dissoudre, passer l’éponge. Et  je pense toujours à mettre de la musique sur le portable, jamais à entrer dans la douche avec le produit nettoyant.
La voix de Bashung coulait sur mon Continuer la lecture de Que reste t-il de nos amours ? Rien 

Reste l’essentiel

Passent les jours, reste l’essentiel,
et les passeurs,
dans le coeur des radicaux aux mains vides.

MVM

(source photo John Jeffreys )

L’analyse de nos fautes dans le cigare tordu de Lacan

J’ai beau écrire tous les jours, à certains moments, mon cerveau fatigué me trahit. Et il me feinte la plupart du temps en trois points précis, dans l’ordre décroissant de la fréquence de la trahison : Continuer la lecture de L’analyse de nos fautes dans le cigare tordu de Lacan 

Nick Cave dans le train de mes nuits

J’ai rêvé que je rencontrais Nick Cave dans un train de nuit. Le monde dormait et le train menait en douceur sa course du temps dans l’obscurité.

Bien entendu, Nick Cave est parfaitement mis dans un costume ajusté noir couleur du gouffre béant Continuer la lecture de Nick Cave dans le train de mes nuits 

Dialogue 8 – Le chœur des jardineuses


– J’ai tout fait à l’envers, de la fin au début.
– Tant de mal pour si peu de bon, la nature du chemin.
– Ce qui est forgé tordu dès le premier coup jamais ne revient.
– Si tu n’as pas de conscience, tu n’auras aucune imagination.
– J’ai croisé tant de gens que mon cœur est un désert à chameaux.
– 
Une phrase à chacun et pour tous, je suis toi, tu es moi.
– …

( – Mouahahah ! Ma’aM, les Jardineuses dégobergent et déblatèrent.
 – Rigole, Tourniboule, mais il n’y a pas pire chieuses quand elles ne sont pas occupées à leur jardin. Cachons-nous et attendons leur départ.
– Et bigophoner les Gornickeur ?
– Pour qu’ils se battent tous ? Nan. J’en ai ma claque d’éponger du cerveau.)

MVM